Том 7. О развитии революционных идей в России

Герцен Александр Иванович

Серия: Собрание сочинений в тридцати томах [7]
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Том 7. О развитии революционных идей в России (Герцен Александр)

А. И. Герцен. С фотографии начала 1850-х годов.

Институт русской литературы (Пушкинский Дом) Академии наук СССР.

Du d'eveloppement des id'ees r'evolutionnaires en Russie*

A notre ami MICHEL BAKOUNINE

Introduction

Dich st"ort nicht im Innern

Zu lebendiger Zeit

Unn"utzes Erinnern

Und vergeblicher Streit.

Goethe.

…Je quittai la Russie au milieu d'un hiver froid, neigeux, par une petite route de traverse, peu fr'equent'ee et qui ne sert qu'`a relier le gouvernement de Pskov `a la Livonie. Ces deux contr'ees qui se touchent, ayant peu de rapports entre elles, 'eloign'ees de toute influence ext'erieure, offrent un contraste qui ne se pr'esente nulle autre part avec tant de nudit'e, nous dirions m^eme, avec tant d'exag'eration.

C'est un d'efrichement `a c^ot'e d'un enterrement, c'est la veille touchant le lendemain, c'est une germination p'enible et une agonie difficile. D'un c^ot'e tout sent la chaux, rien n'est termin'e, rien n'est encore habitable, partout des bois de construction, des murs nus; de l'autre, tout sent le moisi, tout tombe en ruines, tout devient inhabitable, partout fentes, d'ebris et d'ecombres.

Entre les bois de sapin saupoudr'es de neige, dans de grandes plaines, apparaissaient les petits villages russes; ils se d'etachaient brusquement sur un fond d'une blancheur 'eblouissante. L'aspect de ces pauvres communes rurales a quelque chose de profond'ement touchant pour moi. Les maisonnettes se pressent l'une l'autre, aimant mieux br^uler ensemble que de s''eparpiller. Les champs sans haies ni cl^otures, se perdent dans un lointain infini derri`ere les maisons. La petite cabane pour l'individu, pour la famille; la terre `a tout le monde, `a la commune.

Le paysan qui habite ces maisonnettes est rest'e dans le m^eme 'etat o`u les arm'ees nomades de Tchinguis-Khan le surprirent. Les 'ev'enements des derniers si`ecles ont pass'e au-dessus de sa t^ete, sans m^eme 'eveiller son insouciance. C'est une existence interm'ediaire entre la g'eologie et l'histoire, c'est une formation, qui a un caract`ere, une mani`ere d'^etre, une physiologie – mais non une biographie. Le paysan reb^atit, au bout de deux ou trois g'en'erations, sa maisonnette en bois de sapin, qui d'ep'erit peu `a peu, sans laisser plus de traces que le paysan lui-m^eme.

Parlez-lui cependant, et vous verrez de suite si c'est le d'eclin ou l'enfance, la barbarie qui suit la mort ou la barbarie qui pr'ec`ede la vie. Mais d'abord parlez-lui sa langue, rassurez-le, montrez-lui que vous n'^etes pas son ennemi. Je suis bien loin de bl^amer la crainte du paysan russe `a l'endroit de l'homme civilis'e. L'homme civilis'e qu'il voit est ou son seigneur, ou un employ'e du gouvernement. Eh bien, le paysan se m'efie de lui, le regarde d'un oeil sombre, le salue profond'ement et s''eloigne de lui, mais il ne l'estime pas. Il ne craint pas en lui une nature sup'erieure, mais une force majeure. Il est vaincu, mais il n'est point laquais. Sa langue rude, d'emocratique et patriarcale, n'a pas recu l''education des antichambres. Ses traits d'une beaut'e m^ale ont r'esist'e au double servage du tzar et du seigneur. Le paysan de la Grande et de la Petite Russie a un esprit tr`es d'eli'e et cette vivacit'e presque m'eridionale qu'on s''etonne de trouver au Nord. Il parle bien et beaucoup; l'habitude d'^etre toujours avec ses voisins l'a rendu communicatif.

…Arriv'es `a l'un des derniers relais russes, nous attendions les chevaux de poste dans une petite pi`ece, chauff'ee comme une serre. La femme du ma^itre de poste, sale, malpeign'ee et criarde, nous forcait de prendre du th'e. Fatigu'e de contempler une gravure – tr`es int'eressante – qui ornait le mur au-dessus d'un sopha en cuir, je fus enchant'e d'entendre du bruit devant la maison.

Pourtant, avant de quitter la gravure, j'en dois faire conna^itre le sujet, qui est tr`es caract'eristique. Apparemment elle appartenait aux temps qui suivirent le r`egne de Pierre Ier. C''etait lui, assis devant une table couverte de mets et de flacons. Le prince M'enchikoff, s'inclinant profond'ement, lui pr'esentait et lui offrait une jeune personne – la future imp'eratrice Catherine I-re. L'inscription disait: «Le bon sujet c`ede ce qu'il a de plus pr'ecieux `a son Tzar bien-aim'e».

Je me repens encore aujourd'hui de n'avoir pas achet'e cette gravure…

Je sortis pour m'enqu'erir de ce qui excitait le tumulte. Un officier se d'emenait devant un groupe de yamchiks (postillons), injuriant tout le monde, criant `a tue-t^ete. Les yamchiks le regardaient faire avec cette ironique impassibilit'e, qui est le propre des paysans russes. Derri`ere l'officier se tenait le ma^itre de poste, fortement avin'e; il criait aussi, mais en m^eme temps il faisait, des yeux, des signes d'intelligence aux paysans.

– O`u est le starost? o`u est le starost? – criait l'officier 'ecumant de rage.

– O`u est le starost?… – r'ep'etaient quelques paysans avec une tranquillit'e apathique, qui ferait endiabler un saint. – Mais voil`a que le starost n'y est pas, – trois hommes sont all'es le chercher. – Au cabaret, il n'y est pas, chez sa marraine, non plus. – O`u peut-il ^etre le starost? C'est 'etonnant.

Il 'etait certain que le starost 'etait pr'esent, qu'il 'etait l`a, dans le groupe.

– Les brigands, – criait le ma^itre de poste. – Ah! les brigands, ils ne veulent pas chercher le starost.

– Et vous, – r'epliqua l’officier, – quel ma^itre de poste ^etes-vcus donc? C’est ainsi qu’on vous ob'eit. Vous repr'esentez bien l’autorit'e! Je ferai un rapport, j’'ecrirai moi-m^eme au comte Adlerberg (ministre de la poste), je le connais personnellement.

– Epargnez un p`ere de famille, vingt-trois ans de services, m'edaille pour la prise de Varna, deux blessures, une balle d'outre en outre, d'ecoration pour un service irr'eprochable de vingt ans, – r'ep'etait machinalement le ma^itre de poste, sans ^etre trop effray'e.

Comme l'affaire n'avancait pas, l'officier s'en prit `a un jeune garcon de seize `a dix-sept ans. – Comment, – dit-il, – tu me ris au nez, tu me ris au nez! Je t'apprendrai `a ne pas respecter les epaulettes, – et il s''elanca sur le jeune homme; celui-ci, esquivant le coup de poing dont l'officier le menacait, se mit `a courir; 'officier voulut le poursuivre, mais la neige 'etait si profonde, qu'il s'enfonca jusqu'aux genoux. Les paysans 'eclat`erent de rire. – Mais c'est une r'evolte! – c'est une r'evolte! – cria l'officier, et il ordonnait imp'erieusement au jeune garcon, qui grimpait comme un 'ecureuil `a la cime d'un arbre, de descendre. – Non, – r'epondit l'autre, – je ne descendrai pas, – tu me battras… – Descends, mauvais garnement, descends! – ajoutait le ma^itre de poste. Le jeune homme secouait la t^ete.

– Voil`a! – continua le ma^itre de poste, parlant `a l'officier, – votre gr^ace, vous pouvez juger par vous-m^eme maintenant, `a quels hommes nous avons `a faire depuis le matin jusqu'au soir – pires que des Turcs! – Quand est-ce que Dieu me d'elivrera de cet enfer? Je n'y reste qu'`a cause des trois ann'ees qui me manquent pour la pension. – Mais, votre gr^ace, soyez tranquille, je viendrai `a bout de ces brigands-l`a, et ils vous m`eneront m^eme sans argent. J'enverrai de suite chercher le commissaire du district, il ne demeure pas loin; huit lieues d'ici – pas m^eme, sept et demie. En attendant, si votre gr^ace voulait prendre un peu de th'e?..

– Mais, est-ce que vous ^etes fou par hasard? – lui dit l'officier d'un ton de d'esespoir. Comment voulez-vous que je perde mon temps `a attendre le commissaire? Donnez-moi des chevaux, donnez-moi des chevaux…

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